Cyril Mokaiesh : « Je suis surpris quand on me dit que je viens d’un autre siècle »

13603638_10154303400269813_7320950933696259794_o

Cyril Mokaiesh monte (encore) au front. Pour son cinquième album, le quatrième en solo, le chanteur continue de s’enflammer pour ce qui agite son époque. A travers les chansons coup de poing de « Clôture », dont « La loi du marché », le duo révolté avec Bernard Lavilliers, il parle aussi beaucoup de ses questionnements personnels, de la place de sa génération dans la société, avec ce mélange de poésie et de frénésie que j’ai toujours particulièrement admiré. J’ai eu l’occasion de discuter avec lui de la genèse de cet album et de l’interroger sur sa vision de son époque.

Comment réagis-tu quand on te compare à des chanteurs comme Ferré ou Brel ?
Depuis mes débuts, je prends ça avec distance et sourire. Ce sont des grands de la chanson qu’on a tendance à remettre tout le temps à toutes les sauces, à vouloir en tirer des héritages. Je ne suis pas du tout seul à porter cette tradition mais cela fait toujours plaisir à entendre. Même si cela fait très longtemps que je n’écoute plus Jacques Brel tous les matins. A 20 ans, j’ai découvert Noir Désir en même temps que Radiohead, Jacques Brel ou Léo Ferré donc ça doit forcément se ressentir aujourd’hui. J’essaye toujours de faire le grand écart entre la pop très mélodique et la chanson à textes. Ça dépend des périodes, parfois j’ai plus envie d’écouter du jazz, de la musique latine. Pour moi, c’est musicalement que la différence se fait. D’ailleurs, c’est toujours comme ça que je démarre une chanson. Même si j’ai l’idée en tête, j’ai besoin d’un petit cocon de musique pour libérer mes mots.

Tu parles de Noir Désir, et on y pense rarement quand on écoute tes chansons. Pourtant, ton tout premier album sorti en groupe rappelait furieusement le style de Bertrand Cantat…
Comme j’ai commencé tôt, toutes mes influences s’entendaient, je ne m’en cachais pas et j’imagine que ça pouvait un peu irriter. Il m’arrive de rechanter certaines de ces chansons aujourd’hui sur scène, on ne les arrange plus du tout de la même manière parce que si je les écoute, je ne vais retenir que les maladresses de l’époque. C’était une expérience de groupe génial, j’ai découvert les voyages en tour bus, l’amitié qui s’est créée, les chansons qui se tricotent entre deux concerts. J’ai vraiment fait mes armes à ce moment-là et d’ailleurs j’ai retrouvé sur « Clôture » le batteur et le guitariste. J’avais besoin d’être rassuré, d’être en confiance, de sentir qu’on me veut du bien.

Ça a facilité les conditions de l’enregistrement ?
Oui, on avait loué le studio pendant 5 jours en espérant qu’il se passe quelque chose de bien et il se trouve qu’on est ressorti avec l’album. C’était un petit miracle qu’on osait pas espérer, mais je le sentais bien. On n’avait pas de signature en maison de disque, on était assez libres, on avait un peu la frousse mais parfois c’est dos au mur qu’on y parvient le mieux, qu’on va dans ses retranchements. On savait qu’on était forts, mais tout était fragile. Je parlais de choses parfois brûlantes, parfois poignantes et on ne savait pas si on irait jusqu’au bout. Aujourd’hui, pour essayer d’embrasser la chanson, il faut être un guerrier !

2986173842

C’est compliqué à assumer le rôle de porte-parole d’une certaine population ?

C’est l’addition des thèmes abordés qui m’a fait réaliser que ça allait être un disque coup de poing. Je suis content de faire un peu bande à part, c’est ce que j’aime chez les autres en tout cas. C’est une force mais on a aussi besoin de créer des familles pour caser tout le monde dans les mêmes festivals, dans les journaux. Je ne sais pas si je suis un vrai porte-parole, mais je ne peux pas faire autrement que d’écrire sur ce qui m’a touché. Ca peut être un pote qui s’est fait quitter, la fermeture d’une usine, la sensation d’une trahison politique. Si je vois qu’il y a une chape de plomb qui nous tombe dessus, que l’ambiance est morose quand je lis la presse ou que je regarde la télé, je vais avoir envie d’en parler. Je ne suis pas quelqu’un qui invente des histoires pour distraire. Ce que je regrette, c’est qu’il n’y ait pas forcément de fenêtre pour les artistes qui décident d’être ancrés dans une réalité. On ne peut pas à la fois revendiquer notre différence culturelle et étouffer les gens qui reprennent le flambeau d’une chanson poétique et engagée. Je suis un peu surpris quand on dit que je viens d’un autre siècle et je commence même à me fâcher avec le terme de chanteur engagé parce que ça devient presque péjoratif.

Tu te sens utile avec tes chansons ?
Je ne sais pas si je me sens utile, mais je me sens vivant. Ça me permet de donner mon point de vue, de réagir sur l’actualité. L’artiste doit prendre comme matière le monde qui nous entoure. Que ce soit sur la dictature des marchés, sur la fragilité de l’Europe ou le terrorisme, il y a beaucoup de choses à dire. On assiste à des attitudes pas très responsables de la part des politiques, des financiers, des gens qui réussissent. Peut être que si tout part en toupie, c’est parce qu’on ne fait rien pour entendre qu’un autre horizon est possible. Il faut arrêter de se voiler la face et de vouloir profiter des dernières miettes qu’on nous jette à la figure sous prétexte qu’on a de la chance d’être à table ! Je ne suis pas sûr que tout le monde veuille que la réussite soit liée à l’argent.

Crois-tu encore à la politique ?
Je crois davantage à la politique locale, à des gens qu’on n’a pas besoin d’entendre à longueur de journée sur BFM TV. Je suis prêt à ce qu’on revoie complètement la manière de diriger le pays. Ça pourrait démarrer en disant que la fonction politique n’est pas professionnelle, que ce n’est pas un métier, qu’on ne fait pas carrière dans la politique. Les effectifs doivent tourner pour qu’on ne s’installe pas ad vitam æternam pour finir par servir ses propres intérêts. On nous demande beaucoup d’opacité et d’indulgence alors que ceux qui nous gouvernent sont loin d’être irréprochables. Pour commencer, je ne voudrais plus entendre parler dans le paysage politique de ceux qui ont un casier judiciaire.

Depuis que tu as sorti la chanson « Communiste », as-tu déjà été approché par un parti politique pour venir chanter ?
Non, j’ai seulement un copain pour qui je suis venu fêter son élection au sénat. Je n’ai jamais eu à me justifier auprès des gens qui veulent faire de moi un communiste encarté. J’ai horreur d’appartenir à une tribu, un parti, je reste un artiste indépendant. Après, j’ai rencontré des gens exceptionnels à la Fête de l’Humanité, des profs de philo bénévoles, des formateurs qui récupèrent des jeunes en difficulté pour tenter de les réinsérer. J’ai une vraie affection pour les gens qui ont des convictions sociales mais je ne pourrais pas être un militant qui boit les paroles d’un politicien.

Sur ton nouvel album, il y a aussi une autre forme d’engagement, plus intime, comme sur la chanson « 32 rue Buffault » où tu parles de ta relation avec ton fils…
Oui, c’est aussi ça l’engagement dont je peux me parler dans ma discipline. Je m’astreins à livrer des sentiments existants, qu’ils soient personnels ou plus généraux. Il n’y a pas une chanson qui ne soit pas d’amour en fait. Que je parle de la sortie d’école de mon fils ou de l’Europe, le seul intérêt, c’est d’y mettre du cœur. Il n’y a pas d’autre but que celui d’émouvoir ou de créer une réaction. C’est la même manière de faire, il y a toujours un « je » qui traîne. Je sais très bien que c’est moi qui prends la parole, mais je parle aussi au nom des autres. C’est souvent à travers les émotions des autres que je m’empare d’un propos. Ce qui sort de moi, ça peut être une histoire d’amour ou une espèce de pamphlet provocateur. Ce sera toujours une mise à nu faite avec pudeur. J’essaye toujours de faire ça avec une tendresse qui n’est pas inventée, même si je suis quelqu’un d’excessif. C’est toujours un manque d’amour que je chante.

Peux-tu me parler de la dernière chanson, « Clôture », long monologue fiévreux à moitié déclamé, « ce mini-testament qui n’a rien à léguer », dans lequel tu te livres à cœur ouvert ?
Il peut m’arriver parfois de laisser tomber la mélodie pour arriver à un long texte que je dégueule. Je marchais dans les jardins du Luxembourg un mois d’août, j’avais mon sac à dos avec des feuilles et un stylo dedans, j’avais commencé une petite mélodie à la guitare et d’un coup j’ai commencé à écrire et je me suis laissé porter et d’une phrase à l’autre, ça m’emmenait vers un autre sujet. J’ai gardé la toute première version de ma voix enregistrée en septembre 2015. J’aime bien le fait que tout soit vrai dans cette chanson, comme l’histoire du Petit Prince, que j’ai vraiment lu à mon fils et où je me suis surpris à avoir les larmes aux yeux. C’est dans doute ce qui me reste d’optimisme, la capacité qu’on a tous à conserver un regard d’enfant. J’aime bien cette idée que les adultes ont tout raté, qu’ils sont passés à côté de l’essentiel.

« Clôture », par Cyril Mokaiesh, Un plan Simple. En concert le mardi 28 février à la Maroquinerie, Paris, le 29 mars à Toulouse, le 3 avril à Nantes, le 5 avril à Bordeaux, le 7 avril à Marseille.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *