Taur (« Oathbreaker ») : « Pour faire de la musique, il faut être un peu fou »

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Taur frappe (encore) fort. Après un premier EP dont j’avais adoré toutes les subtilités mélodiques et l’émotion à fleur de peau, Mathieu Artu revient déjà avec une nouvelle salve de chansons puissantes et sensibles, « Oathbreaker ». Un deuxième EP qui lui permet d’affiner son style pop et mélancolique. J’ai discuté avec lui de ce qui l’anime et ce qui l’a construit, jusqu’à devenir aujourd’hui l’un des espoirs les plus mystérieux de sa génération.

Après avoir multiplié les projets et les casquettes, Taur est-il le projet solo dont tu rêvais ?
Oui, j’avais dit au moment de me lancer que je voulais montrer « mon reflet le plus précis ». Ce projet, c’est vraiment une quête de finalité. J’essaye enfin de mélanger et de synthétiser tout ce qui me fait pour en faire un objet musical. Même si je n’aime pas trop ce mot, j’ai tendance à voir Taur comme mon œuvre finale, je mets tout dans celui-là, ce n’est plus un énième groupe dans lequel je m’investis. C’est pour ça qu’il y a toute cette multiplicité d’approches autour du projets.

C’est une volonté de la jouer en solitaire jusqu’au bout ?
C’est aussi un moyen de me prouver que je suis capable de faire tout ça, que je peux faire quelque chose d’intéressant par moi-même dans le domaine artistique.

Tu as longtemps chanté au sein du groupe Kid North, pourquoi avoir arrêté ?
Je ne me sentais plus libre de mes mouvements, d’où le repli et le délai de réflexion qui a amené ce nouveau projet, où je ne voulais plus aucune barrière. J’ai beaucoup fait de musique solo en dehors de Kid North, j’avais notamment un projet solo de musique cinématique contemporaine. Ce qui est nouveau pour moi, c’est d’aller si loin en solo.

Tu définis tes chansons comme de la musique à images, quel genre de paysages t’inspire ?
Ce ne serait pas des paysages, mais plutôt des personnages. Je vois ça comme un film avec des histoires qui se mélangent, je voulais insister sur les relations humaines dans mes chansons. C’est un travail sur les ressentis profonds des êtres humains. C’est aussi une synthèse de mes dernières années en tant que musicien, et plus généralement en tant qu’humain, j’ai eu plein de blessures qui n’ont jamais été exprimées en musique, c’était l’occasion ou jamais de le faire.

Comment définirais-tu la continuité de ton univers ?
Avec le mot Oathbreaker, je voulais parler des gens qui ne tiennent pas leurs responsabilités ou leurs engagements. Mes deux EPS sont un peu comme deux pierres kilométriques sur l’autoroute qui indiqueraient une destination. Ce sont des étapes vers une destination finale. Mon premier EP est plus libre, moins pop, plus sombre. Avec mon projet, j’ai envie de faire de la pop et c’est tellement dur comme art que ce que je propose, ce sont les essais en cours de route. J’essaye toujours d’avoir un liant profond entre les chansons, les morceaux n’ont pas forcément été écrits au même moment mais il faut qu’ils puissent se parler entre eux. Je vois vraiment chaque EP comme une photo, une capture d’un moment précis.

As-tu déjà réfléchi à la façon de transposer tes chansons en live ?
C’est actuellement en réflexion. Les concerts viendront en temps voulu mais ce n’est pas quelque chose auquel je pense tout de suite, surtout dans la période que l’on vit. Je n’ai pas envie de me retrouver à jouer en concert devant 5 personnes, j’ai besoin d’une direction artistique solide avant de m’y attaquer. Je veux que les gens s’intéressent d’abord à ma musique, c’est aussi le résultat de constats que j’ai pu faire. Au cœur même de mon projet, je serai toujours tout seul, mais je vais inclure des personnes en périphérie, j’ai eu trop de déconvenues, des problèmes de confiance bafouée.

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Pourquoi avoir décidé de faire des making of pour chaque chanson de ton précédent EP ?
J’avais repéré ça sur un album de Phoenix, Wolfgang Amadeus Phoenix, et j’avais trouvé ça vraiment hyper intéressant. Je me disais que c’était dommage qu’il n’y ait pas beaucoup d’artistes à le faire. Ça fait aussi partie de cette démarche de donner beaucoup aux gens qui suivent mon projet plutôt que d’attendre énormément d’eux en retour. Je préfère d’abord créer quelque chose de généreux autour de ma musique, c’est déjà très rare aujourd’hui de voir des gens qui achètent de la musique, il fallait que je leur donne une raison de plus de faire ce geste.

Tes chansons sont soignées à l’extrême, d’où tires-tu ce perfectionnisme dans les mélodies et les arrangements ?
Je me mets énormément la pression, je suis toujours très stressé, je cherche toujours à faire mieux et c’est clair que ça me définit. C’est horrible pour les autres comme façon d’être. D’ailleurs, j’ai tendance à perdre des gens en cours de route à cause de ça parce que j’en fais trop et c’est compliqué de me suivre. Ça sert mes chansons et mon art, mais ça dessert beaucoup de choses à côté, c’est un peu à double tranchant.

Comment comptes-tu maintenir la grande autonomie dont tu jouis en ce moment ?
J’ai besoin d’une structure qui m’accompagne à la hauteur de ce que je veux faire. Par exemple, je n’ai pas envie de faire un live pourri, je voudrais que les gens achètent leur place de concert pour une raison importante. Sans vouloir me comparer à lui, j’aime beaucoup la démarche de Woodkid qui faisait quelques concerts par an mais qui étaient sensationnels. J’ai besoin d’une structure qui comprenne mon besoin d’indépendance et mon refus des barrières. Ça va être l’équilibre un peu difficile à trouver mais je suis confiant.

Ça t’arrive de passer une journée sans musique ?
C’est clair que c’est impossible, j’ai une espèce d’obsession d’en faire ma vie, pas pour devenir une star, mais pour devenir professionnel. J’y pense tous les jours, en créant, en écrivant, en écoutant des choses, c’est vrai que c’est fatiguant ! Quand ça fait plus de dix ans que tu fais de la musique, soit t’es obsessionnel et un peu fou, soit ça n’existe plus. Je commence à comprendre les artistes qui disent à chaque concert « Si je suis là, c’est grâce à vous. »

Pour finir, ton dernier gros coup de cœur musical ?
En ce moment, j’écoute en boucle le premier album de Honne, « Warm on a cold night ». C’est un duo anglais incroyable, on dirait du Barry White mélangé à la musique de K2000 ou James Blake, c’est un peu la musique de nuit du futur, et pas dans le style de Kavinski. Sinon, j’aime toujours beaucoup le Néo-Zélandais Thomston, l’album de The Shoes. J’écoute beaucoup de pop un peu racoleuse, comme le dernier Justin Timberlake par exemple. Avec l’âge, j’ai arrêté de m’intéresser à ce qu’on peut dire de moi sur mes goûts musicaux. J’écoute en boucle un morceau récent de Carly Rae Jepsen, ça m’arrive de replonger dans le hardcore ou le métal, j’écoute vraiment de tout.

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